- Cette page a été publiée le 7 novembre 2006 et sa dernière modification a été effectuée le 25 août 2012 -



Paléontologie des ancêtres du Lynx boréal



La généalogie d'une espèce est intéressante à connaître, en particulier pour appréhender l'importance de sa conservation: elle permet d'entrevoir que la très longue évolution de l'espèce lui permet d'être particulièrement adaptée - utile - à son milieu et son environnement actuels: l'espace rural traditionnel, ou la nature exploitée de manière raisonnée par l'Homme.

Afin de faciliter la lecture de cette page, l'aide d'une échelle des temps géologiques -disponible sur ce lien ou sur Wikipédia- pourra s'avérer utile.
 


Apparition de l'ancêtre des Carnivores, il y a 65 millions d'années :

Les fossiles de Mammifères connus comme les plus anciens remontent à -220 millions d'années et correspondent à des animaux nocturnes et fouisseurs.
 

A partir de -65 millions d'années, profitant des extinctions massives d'espèces survenues à la fin du Crétacé (disparition des Dinosaures), les Mammifères vont se développer dans les nombreuses niches écologiques désormais libres: certains vont alors devenir plus généralistes, tandis que d'autres vont se spécialiser. C'est dans ce contexte que vont apparaître les premiers Mammifères adaptés à la chasse : les Créodontes. Ces animaux étaient semi-plantigrades et n'avaient pas encore une alimentation strictement carnée. Ils vont être à l'origine du groupe des Miacidés.


 

Un Miacidae


Les Miacidés étaient des petits Mammifères forestiers dont l'allure et la taille étaient proches des Genettes actuelles -avec un corps allongé et une longue queue- et qui présentaient des dents spécialisées pour cisailler la chair -les carnassières- témoignant de leur adaptation à un régime carné. C'est cette dernière particularité anatomique qui fait des Miacidés le groupe considéré comme étant à l'origine de tous les Carnivores fossiles et actuels : les Caniformes et les Féliformes.



Peu de temps après l'apparition des Miacidés, on note celle des Nimravidés: un groupe qui va développer des formes proches des Félidés, comme les faux félins à dent de sabre, mais qui  disparaîtra au Miocène moyen sans laisser de descendance.



Apparition des premiers Félidés, il y a environ 30 millions d'années :

Les Féliformes ont commencé à s'individualiser il y a un peu moins de 50 millions d'années et sont à l'origine des Feloidea, c'est-à-dire les actuels Herpestidés, Hyénidés, Viverridés et Félidés.

Vers -35 millions d'années, l'environnement connaît des modifications importantes : les forêts humides cèdent une partie de la place aux savanes arborées. Ceci va entrainer l'apparition de nouvelles espèces et amorcer le déclin des animaux les moins adaptés.
Profitant de ces circonstances, les Féliformes vont alors se développer et se diversifier dans les nouvelles niches écologiques disponibles.

Ainsi,
issue d'un petit Féliforme arboricole eurasien qui s'est différencié vers la fin de l'Eocène et à l'Oligocène, la famille des Felidae apparaît il y a environ -30 millions d'années avec le genre Proailurus. Très proches du Fossa (Cryptoprocta ferox) -un animal qu'on trouve de nos jours en forêt malgache- les Proailurus étaient plantigrades et avaient les mâchoires plus allongées que les Félins actuels. Ces premiers représentants des Felidae vont se diversifier à partir du déclin des Nimravidés, au Miocène moyen.

 



                                          Proailurus                                                                  Fossa (Cryptoprocta ferox)


 

Il faudra attendre -25 millions d'années, avec l'apparition du genre Pseudaelurus (descendant direct de Proailurus), pour que la dentition -et donc la mâchoire- commence à se rapprocher des caractéristiques propres aux Félins actuels. Ainsi, encore présentes chez Proailurus, des dents fonctionnellement sans grand usage chez les Félidés vont disparaître chez Pseudailurus : il s'agit de prémolaires et de tuberculeuses (molaires déjà atrophiées).


Pseudaelurus
 



Les Pseudaelurus vont ensuite se diversifier et donner naissance à deux sous-familles :

- celles des Machairodontinés, dont les fameux "Félins à dent de sabre" faisaient partie. Cette branche s'éteindra sans descendance, avec son dernier représentant (le Smilodon) il y a environ 10 000 ans.

- celle des Néofélidés, qui aboutira aux Félidés actuels, probablement via une forme proche du genre Schizailurus.




 
 
 
 
Apparition du genre Lynx, dans la deuxième moitié du Pliocène :


Grâce à la biologie moléculaire, on sait avec certitude que les Néofélidés se sont ensuite scindés en trois grandes lignées distinctes (WAYNE et al., 1989 ; O'BRIEN, 1996a):

- La première branche, apparue il y a environ -12 millions d'années, qui a abouti aux petits Félins d'Amérique du sud (Ocelot, Margay, etc.).

- La seconde branche, apparue entre -8 à -10 millions d'années, qui a abouti aux espèces proches du Chat domestique (Chat sauvage, Chat des sables, Chat de la jungle, etc...) et du Manul.

- La troisième branche, qui a été marquée entre -4 et -6 millions d'années par une première divergence entre les Félins de taille moyenne et de grande taille, puis par une seconde divergence, survenue entre -3,8 et -1,8 millions d'années, qui aurait abouti enfin à la différenciation des Lynx et des grands Félins Panthera et Neofelis (O'BRIEN, 1996a).












Probablement originaires d'Afrique (comme semblent l'indiquer certains fossiles vieux de 4 millions d'années dégagés à Sterkfontein, en Afrique du sud), les populations primitives à l'origine du genre Lynx se sont étendues jusqu'en Eurasie et en Amérique. Pour donner un repère chronologique parlant (ou dans un but de sensibilisation), il est intéressant de noter que, étant apparus au cours du Pliocène, les premiers ancêtres des lynx étaient donc contemporains des premiers primates humanoïdes, apparus à peu près à la même période.


 
 
Apparition de l'espèce Lynx issiodorensis, au Villafranchien :

 
C'est probablement de l'une des populations primitives du Pliocène qu'est issue l'espèce
Lynx issiodorensis: le Lynx d'Issoire.
Cette espèce a été décrite pour la première fois par Croizet & Jobert en 1828 sur le site du Mont Perrier, près d'Issoire (Puy-de-Dôme), d'où son nom. Depuis cette première découverte, d'autres restes fossiles attribués à cette espèce ont été mis à jour - en Asie et dans différents sites d'Europe - et couvrent toute la période du Villafranchien (-3,5 à -1,2 million d'années). Sa présence en Amérique du nord au Pléistocène (période suivant le Villafranchien) a été démentie par WERDERLIN (1987), ce qui a été confirmé ensuite en 1996 par ARGANT, qui précise que cette espèce était autochtone d’Eurasie (dont bassin méditerranéen).


Lynx issiodorensis se caractérise par une tête plus large, un cou plus long et des pattes plus courtes que les Lynx actuels (KURTEN, 1978). D'autre part, on peut aussi noter les descriptions relevées dans la littérature par CHAZEL (2005) : "Son museau est allongé et sa dentition caractéristique du genre. Selon Argant (1996) le squelette post crânien est robuste et paraît moins spécialisé que celui des lynx actuels. L. issiodorensis avait le corps allongé et les membres plutôt courts, le crâne et la mandibule étant plus grands et plus robustes que ce que l’on observe chez L. lynx, mais les dents paraissant relativement plus petites. Le diastème canine/prémolaire est plus long que chez les lynx actuels, les dents jugales moins chevauchantes."


 
 
Apparition du Lynx boréal, issu d'un ancêtre indéterminé (?) :

 

Si on sait avec certitude que le Lynx pardelle (Lynx pardinus) est le descendant direct de Lynx issiodorensis  via la forme intermédiaire Lynx des cavernes (détails en cliquant ici), la généalogie du Lynx boréal (Lynx lynx) est par contre plus délicate à établir, en raison de la rareté du matériel fossile qui concerne cette espèce.

Le Lynx boréal présente des caractères morphologiques (dentition, corpulence) sensiblement différents des autres Lynx connus (sous formes fossiles ou actuelles) : sa filiation avec Lynx issiodorensis n'est donc pas établie, et il n'est pas exclu que son ancêtre soit une forme cousine du seul Lynx Villafranchien connu actuellement.

De même, la période d'apparition - de spéciation - du Lynx boréal n'est pas connue avec précision: selon les théories, il apparaît entre le Villafranchien et le Pléistocène moyen. Par contre, d'après les données paléontologiques et moléculaires, il est communément admis que cette spéciation s'est produite en Asie (WERDERLIN, 1981; BELTRAN et al, 1996).

D'autre part, si la présence du Lynx boréal en Europe est attestée dès le début du Pléistocène supérieur (entre -126000 ans et -10000 ans BP), il a été constaté qu'au Pléistocène moyen des populations de Lynx des cavernes (Lynx spelaeus) - jusque là toutes considérées comme normalement en cours de spéciation vers l'espèce Lynx pardinus -présentent des caractères à priori typiques du Lynx boréal: d'après TESTU (2006), ce phénomène peut difficilement être interpreté comme le signe d'une hybridation entre les deux espèces (ce qui impliquerait que l'arrivée du Lynx boréal en Europe soit - en fait - antérieure au Pléistocène supérieur) car le même phénomène est retrouvé en Asie pour la même période: la seule interprétation serait donc celle d'une convergence évolutive.

Quoi qu'il en soit, ayant colonisé l'Europe en arrêtant à priori sa progression au niveau de la chaîne des Pyrénées, la totalité du territoire français - des plaines jusqu'aux montagnes - semble avoir été occupée par l'espèce, et ce jusqu'au Moyen-Age.

 

 

Cohabitation et répartition passées de L. lynx et L. pardinus en France :


Concernant la présence simultanée des deux espèces en France, L. lynx et L. pardinus, il est difficile à première vue de dire de quelle manière elles ont cohabité, c’est-à-dire si les aires de répartition de ces félins se sont chevauchées (au moins en partie), ou si au contraire le Lynx boréal a repoussé le Lynx pardelle pour ne lui laisser que la péninsule ibérique, la zone élargie des Pyrénées, et le pourtour méditerranéen français. En effet, ces deux espèces s’intéressant chacune à des proies de tailles relativement différentes, il n'est pas invraisemblable de penser que ces espèces aient pu cohabiter sans que cela se fasse au détriment de l'une d'entre elles, à l'instar par exemple de la cohabitation actuelle du Chat forestier ou du Renard avec le Lynx boréal aujourd'hui (phénomène de sympatrie).

D'autre part, on peut également se demander ce qu'il a pu en être concernant l'hybridation des deux espèces (on connaît nombre de cas d'hybrides viables entre plusieurs espèces de Félins pourtant très différentes...), si effectivement elles se sont cotoyées, ou alors, dans le même ordre d'idée, s'il n'y a pas eu une spéciation par distance entre les deux espèces - à l'instar de la théorie proposée par J-L VOISIN (2008) sur la spéciation de l'Homme de Néandertal - avec, au nord des Pyrénées, une population qui présentait des caractères morphologiques intermédiaires entre les deux espèces, mais qui aurait finalement disparu à mesure de la progression du phénotype Lynx lynx vers l'ouest en raison d'une fitness trop faible dans les populations de phénotype Lynx pardinus.

Cela dit, en l'absence d'éléments allant dans le sens de l'une ou l'autre de ces théories, il apparaît difficile de trancher...

 


Bibliographie consultée:

CHAZEL (L), 2005 - Les lynx, essai de paléontologie et formes actuelles - La gazette des Grands Prédateurs n°15. lien

GRANDPERRIN (D), 2001 - L'origine et la radiation des Mammifères - Muséum des Sciences naturelles d'Orléans. lien

Imago Mundi, Encyclopédie gratuite en ligne, Les Félidés, Paléontologie. Lien : http://www.cosmovisions.com/felidesPaleontologie.htm

PASCAL (M) & al, 2003 - Evolution holocène de la faune de Vertébrés de France: Invasions et disparitions, pages 88-89. lien [pdf]

RAYDELET (P), 2003 - Lynx - Editions Aréopage, page 15.

RAYDELET (P), 2006 - Le Lynx boréal - Delachaux et Niestlé, 191 pages.

STAHL (P), VANDEL (J-M), 1998 - Encyclopédie des carnivores de France. Le Lynx boréal Lynx lynx (Linné, 1758) - Société Française pour l'Etude et la Protection des Mammifères, 65 pages. lien

TESTU (A), 2006 - Etude paléontologique et biostratigraphique des Felidae et Hyenidae pléistocènes de l'Europe méditerranéenne - Thèse de Doctorat, Université de Perpignan, p 10-14, 120-168. lien [pdf]

VOISIN (J-L), 2008 - Néandertal, une spéciation par distance? lien



Remerciements: 

 à Agnès TESTU (CERP de Tautavel) pour sa relecture attentive et ses explications, à Jean-François DARBON pour les coquilles trouvées, et au PREHISTORAMA pour le don de photos et d'articles de Björn KURTEN.
 
 

- Patrick THEREY 2006/2012- www.lynxologie.org - Tous droits reservés © -




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